Histoire d’un combat contre les placements abusifs

Les sociaux dans leur habituel déni

La notion de placement abusif, toujours refusée par ceux qui vivent du business social, est en même temps une notion nouvelle et relativement ancienne.

Nouvelle car ceux que l’on appelait les enfants de la DDASS n’étaient finalement pas si nombreux et savaient pourquoi ils avaient été placés.
Des placements abusifs étaient déjà possibles mais demeuraient rares car non systématisés en France, à l’exception des enlèvements d’enfants Réunionnais pour peupler la Creuse.
Relativement ancienne car le 13 mai 2001, le Parisien titrait : « La révolte des parents privés de leurs enfants » avec l’accroche suivante : « Réunis pour la première fois hier, les parents d’enfants « placés » ont fait entendre leurs voix. Selon eux, les juges et les procureurs ont trop de pouvoir. Le gouvernement, qui les a entendus, présente une réforme mercredi. »

Le phénomène des placements abusifs s’est donc développé à partir des années 80 et les lois de décentralisation permettant la constitution des ASE départementales. Dès 2001 la situation aurait pu trouver une issue, elle a largement empirée aujourd’hui, pourquoi ?

Du Fil d’Ariane au CEDIF

En mai 2001 déjà le Parisien parlait donc des « premières assises nationales » des enfants placés, mentionnant qu’il n’y avait alors qu’une seule association les représentant depuis 1998, à savoir « le Fil d’Ariane ».

100 000 enfants placés !
Il y a donc 18 ans, ce journal régional mentionnait le nombre de 100 000 mineurs retirés à leur famille.
100 000 c’était un chiffre rond pour le « Fil d’Ariane » qui venait de tirer la sonnette d’alarme en appelant à une mobilisation. La journaliste parlait de « chiffres énormes, dont l’importance même, alarme désormais autant les associations familiales que les juges et les pouvoirs publics ».

Secrétaire d’État à la Famille, Ségolène Royal faisait savoir qu’elle souhaitait
« réduire le nombre de placements de moitié ». Dans sa suite ses collègues socialistes travaillent au contraire à doubler ces chiffres.
Oui, contrairement aux engagements gouvernementaux de baisser le nombre de placement à 50 000 enfants, ils sont aujourd’hui 177 000 !
Si le chiffre était énorme, alertait les juges et les pouvoirs publics en 2001, que dire de l’augmentation de pas moins de 77 % depuis cette date ?

Plus personne ne s’alarme des 177 000 placements en 2019, Michèle Créoff, Maud Petit et Laurence Rossignol ainsi que Xavier Iacovelli prétendent que les placements sont autant d’enfants sauvés de leur famille, le chiffre de 200 000 devrait être prochainement atteint avec les nouvelles lois anti-familialistes.

Un recul incontestable de l’influence des familles
Les conceptions du début des années 2000 sont désormais enterrées. Il y a moins de 20 ans, de nombreux rapports officiels remis au gouvernement faisaient démonstration des procédures abusives conduisant à des placements d’enfants, comme le rappelle « Le Parisien ».

Le mot placement abusif devenu tabou était employé, les députés ne s’affichaient pas ouvertement comme des collabos des sociaux, alors que c’est le cas actuellement comme nous avons pu le voir dans la surenchère anti-familialiste mené par la mission parlementaire sur l’ASE. Aujourd’hui des communistes aux républicains, tous réclament des pouvoirs supplémentaires pour l’ASE.

Le lobbying des sociaux à travers les syndicats comme l’Association Nationale des Assistants de Service Sociale, et les différentes composantes de la FSU appuyées par des personnalités comme Michèle Créoff et Laurence Rossignol ont permis d’étendre les fonctions de l’ASE, mais aussi les personnels et les budgets sur fond de campagnes présentant la famille comme criminogène.

Le combat du Fil d’Ariane

Pendant presque 20 ans, Catherine Gadot a porté sur ses frêles épaules la première et seule association de défenses des familles placées. Fondatrice et présidente historique elle avait beaucoup travaillé pour convaincre les sociaux d’améliorer le fonctionnement de leurs services.

Le Fil d’Ariane pouvait maintenir une mobilisation a minima jusqu’à la fin de la décennie 2000. Elle a pu organiser annuellement des rencontres nationales de parents d’enfants placés et réunir autour d’elle Pierre Verdier, ancien directeur de DDASS, ainsi que Pierre Naves, l’inspecteur général de l’IGAS, qui osera dire que la moitié des enfants placés l’étaient sans nécessité. Le Fil d’Ariane représentait alors officiellement ces familles touchées par l’ASE et les enfants placés eux-mêmes. Il n’y avait pas à l’époque de Lyès Louffok pour usurper la parole des enfants de l’ASE et créer leurs associations demandant leur adoption !

Le cheval de bataille du Fil d’Ariane portera d’abord sur le plan légal : « Les droits fondamentaux des parents ne sont pas respectés. Les familles n’ont pas accès au dossier avant d’être convoquées chez un juge. Les parents « débarquent » dans le bureau, 8 fois sur 10 sans avocat, sans être informés des griefs invoqués par les services sociaux. En cas d’urgence, près d’une fois sur deux le placement intervient sans audience préalable des familles. Celles-ci attendent même la convocation du juge de longues semaines après le placement, parfois sans nouvelles de l’enfant. Or, les ordonnances provisoires de placement, difficiles à contester en appel, sont souvent renouvelées quasi automatiquement. »

Quelques améliorations furent obtenues sous la pression des instances européennes, ainsi les familles doivent être auditionnées dans les 15 jours de l’ordonnance de placement provisoire, elles peuvent avoir accès avec des restrictions au dossier d’assistance éducative, rarement complet et jamais confié en copie. Mais cela n’a au final rien changé, les jeux sont faits avant l’audience et la parole des parents ne vaut pas plus aujourd’hui qu’elle ne valait hier.

L’autre cheval de bataille du Fil d’Ariane c’est la prévention contre les placements. Catherine Gadot a cru que la prévention pouvait permettre de limiter les placements. Elle pensait que ceux-ci touchaient d’abord les familles les plus pauvres faute pour les parents d’être en capacité d’offrir à leurs enfants les mêmes moyens que des familles plus aisées. La prévention supposait donc que les familles pauvres puissent être aidées financièrement et conseillées dans leur parentalité. Il ne s’agissait donc pas de dire que les effectifs des sociaux étaient pléthoriques et que leurs actions étaient souvent nuisibles, mais de travailler avec eux pour réorienter leurs actions tout en permettant de pérenniser le business du social.

Mais voila bien un marché de dupes puisque les sociaux ont pu profiter là d’une formation à la parentalité, une prévention consistant en réalité au fichage et à la déresponsabilisation familiale. Catherine réalise un peu tard que les familles pauvres qui demandaient à être aidées ne pouvaient plus se sortir des griffes de l’ASE. C’était bien ce que se passait, et l’erreur conceptuelle était de croire au « social » et de penser que la plupart des familles touchées par l’ASE était socialement désavantagées, la réalité est que toutes les catégories sociales sont touchées.

Qu’est devenu le Fil d’Ariane ?

Si le Fil d’Ariane a mobilisé contre les placements abusifs, assurant un service d’écoute et de conseil aux familles dont il peut être fier, il n’avait cependant pas franchi le Rubicon de la dénonciation institutionnelle.

Le Fil d’Ariane n’a pas su analyser le système social sachant que les exactions contre les familles font système. On ne peut en effet agir sans concevoir une stratégie à travers une compréhension des déterminants économiques, sociologiques et politiques des sociaux.

Cette erreur d’analyse est partie de bons sentiments, une association comme ATD Quart-Monde perpétue d’ailleurs cette erreur consistant à penser que la situation des familles pauvres pouvait se résoudre par un assistanat plus important. Pourtant les familles, pauvres ou non, qui ont franchi la porte de l’ASE pour demander de l’aide savent bien aujourd’hui qu’ils y ont perdu leurs enfants.

L’autre erreur c’est de se placer dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’État. En effet, on ne peut fonctionner avec des subventions publiques lorsque l’on veut développer un véritable contre-pouvoir. La mort de l’association « Le Fil d’Ariane » en 2017 fait suite à une longue période de sommeil et à la fin de l’argent des contribuables.

Moins de moyens pour organiser des rassemblements de parents, plus de moyens du tout bientôt. En face, à partir de 2005, l’apparition d’autres associations comme notamment l’ACCALPA, créée pour la reconnaissance de l’aliénation parentale qui fera bientôt le beurre des placeurs. Ce contexte a porté préjudice au Fil d’Ariane, d’autant qu’une myriade de comités de soutien à des familles se sont transformés en associations éphémères.
La désunion a éclaté le paysage de la défense des familles placées, le Fil d’Ariane ne pouvait plus se présenter légitimement comme son seul représentant.

Et le CEDIF dans tout cela ?

Les fondateurs du CEDIF vont d’abord se répartir entre les sympathisants du Fil d’Ariane et de l’ACCALPA. Une dissidence de l’ACCALPA, qui y perdra plus de la moitié de ses troupes, organise en 2010 une marche nationale de la Province vers Paris dite Relais Poussettes au nom des parents privés de leurs enfants.

Une soixantaine de personnes se retrouvent à Paris à l’appel de cette dissidence, parmi elles Catherine Gadot et les premiers membres du CEDIF.

L’année suivante le CEDIF est créé sans la moindre subvention et sur une ligne d’information et de conscientisation contre un crime d’Etat : celui des placements abusifs et autour d’une dénonciation globale du système social.

L’ASE des Pyrénées Orientales au cœur d’une enquête sociologique sur les mafias

clientélisme AZACEDIF : Bonjour Professeur Tarrius, vous êtes professeur émérite des universités à Toulouse le Mirail, vous avez été directeur du département de sociologie et d’ethnologie de l’université de Toulouse, vous êtes membre du comité de lecture de la Revue Européenne des Migrations internationales, membre du comité scientifique de la Revue des Sciences Sociales. Vous êtes membres de plusieurs commissions dont la « Commission Nationale d’Evaluation des Politiques Urbaines.

Vous avez réalisé avec votre collègue Olivier Bernet, un ouvrage consacré aux mafias le long de la frontière franco-espagnole, plus précisément entre Perpignan et La Junquera.

Cet ouvrage s’insère dans le programme gouvernemental « laboratoires d’excellence » sous le nom Structuration des Mondes Sociaux – mobilité, réseaux, migrations – dirigé  par l’Université de Toulouse.

Vous avez mis en évidence dans ce livre l’inquiétant développement sur cette zone des trafics de drogue liés à la prostitution issue notamment des Balkans et du Caucase, vous parlez aussi de clientélismes politiques facilitant cette pénétration criminelle. Cet aspect là nous intéresse tout particulièrement car nous ne cessons de dénoncer au CEDIF un véritable business de l’enfance entre les mains des exécutifs départementaux.

Mais vous semblez aller encore plus loin, en parlant d’un véritable phénomène mafieux.

Professeur Tarrius : En préalable je dois préciser que cette enquête sur l’ASE des Pyrénées Orientales n’était pas prévue dans mon programme de recherche initial. Sa nécessité s’est imposée à l’équipe de chercheurs à partir de l’observation empirique de faits relevant de trafics de psychotropes à la sortie de collèges de ce département.

Dispositif : six enquêteurs par deux, en voiture, à la sortie de trois collèges les lundi/mardi/jeudi entre 16 heures et 18h30. Nous essayions alors de comprendre comment se créait un « territoire moral » commun transfrontalier à partir de la prostitution de La Junquera et des drogues chimiques barcelonaises.

Nos travaux immédiatement précédents nous avaient montré que les milieux criminels russo-italiens maîtres des trafics de femmes (des Balkans)-et-drogues (héroïne) dans le Levant espagnol, dépossédaient les dealers des Pyrénées Orientales de ces drogues majeures au profit des chimiques (amphés, méthamphés, mda, NPS…) bien moins lucratives : d’où une extension des ventes aux collégiens.

Cette enquête qui a conduit à l’analyse des pratiques de l’ASE66, est particulièrement détaillée dans l’édition d’un rapport de recherche (édilivre, juillet 2014). La recherche complète (trois rapports de recherche) sur les trafics de femme et de drogues de la Mer Noire à l’Italie du Sud, au Levant espagnol, aux routes et autoroutes françaises, avant d’hypothétiques séjours dans les nations permissives nord-européennes ou de plus hypothétiques retours « au pays » a été publiée fin février 2015 (La mondialisation criminelle, l’Aube). Les résultats de cette investigation sur l’ASE66 relèvent donc de découvertes en cours d’enquête, non programmées a priori.

Elle n’est donc consécutive à aucune intention préalable vis-à-vis de l’ASE des Pyrénées-Orientales.

Je dois dire encore en préalable, que je connaissais Lucas et ses frères, enfants placés dont il sera question, accueillis de temps à autre dans un lieu de vie dirigé par mon épouse dans ce même département : j’avais parlé avec cette fratrie environ trente heures, réparties en sept semaines d’animation bénévole de chantiers de fouilles (tumulus de grotte, ruines romaines, …). Je connaissais donc bien Lucas et ses frères qui me témoignaient de l’estime et donc une grande liberté et sincérité de propos sur leur situation. Ce qui fut particulièrement facilitateur pour l’enquête dès lors que je reconnus Lucas parmi les collégiens acheteurs de drogues chimiques.

Une agression sexuelle sans conséquences …

CEDIF :  Oui, c’est en retrouvant Lucas, un adolescent de 13 ans, aux prises avec ce que vous appelez des Thénardiers locaux, que vous avez eu l’occasion de vous intéresser à l’Aide Sociale à l’Enfance des Pyrénées Orientales (ASE 66). En quoi cet adolescent apparaît-il victime de ceux-là mêmes qui prétendaient le protéger ?

Professeur Tarrius : Trois ans avant notre rencontre, lors de l’enquête aux portes des collèges, Lucas fut témoin d’une tentative d’agression sexuelle, judiciarisée, par un fils de sa famille d’accueil sur la personne d’une adolescente confiée par l’ASE66. Les deux autres garçons, dont Lucas, confiés eux aussi à cette famille, ne furent incompréhensiblement, pas retirés, demeurant donc dans une ambiance familiale peu favorable à l’accueil, c’est le moins que l’on puisse dire. La procédure judiciaire dura trois années….

Ce fait attira notre attention sur l’ASE66, et « l’irrationalité » de cette décision du maintien des enfants dans cette famille.

Des enfants placés qui se droguent, se prostituent

CEDIF : Vous parlez d’un vivier prostitutionnel en faisant référence à ces mineurs enlevés de leurs parents pour être confiés à « l’Aide Sociale à l’Enfance », pensez vous que les enfants placés puissent être en danger physique et moral au sein de familles d’accueil ?

Professeur Tarrius : Lors de nos enquêtes sur un échantillon aléatoire de 49 jeunes de 18 à 25 ans passés au moins dix ans par l’ASE, nous identifions 65% d’entre eux/elles consommateurs de drogues et 22,5%  prostitué(e)s et consommateurs de drogues.

Nous n’adhérons pas à l’idée, répandue parmi les personnels de l’ASE66 et les familles d’accueil que les huit premières années de l’existence de ces jeunes aient déterminé leur destin de drogué(e)s et prostitué(e)s, et les dix suivantes, sous protection, n’aient pu apporter un complément éducatif (quelles sont les études qui affirmeraient cela ?).

Ce point de vue, négation absolue du rôle de l’ASE, est donc émis par les personnes même qui en tirent bénéfices (salaires et indemnités).

CEDIF :Vous affirmez donc que l’ASE est en grande partie responsable de ces situations attentatoires à la dignité humaine dans lesquelles des mineurs qui leur ont été confiés furent plongés. Mais l’ASE a-t-elle connaissance de ces situations de danger à laquelle sont exposés leurs « protégés », et si oui, comment réagit-elle ?

Professeur Tarrius : Oui, elle le sait : j’ai immédiatement communiqué à l’ASE le résultat de l’enquête sur les prostitutions et les usages de drogues par les jeunes ayant longuement vécu sous sa protection. Silence total. Tout ce qui vient de l’extérieur de ses frontières institutionnelles est déclaré inexistant… et ce qui remonte de l’intérieur est réprimé…

ASE : la police et la justice c’est nous !

CEDIF : Voila qui relève de non-assistance à mineurs mis sciemment en danger. Mais l’ASE semble ne pas craindre les rigueurs de la justice, puisqu’une assistante sociale vous a répondu : « la police et la justice c’est nous ! ». S’agit-il là d’une simple vantardise ou d’une réalité à laquelle vous avez été confronté ?

Professeur Tarrius : La complémentarité qui s’est établie entre les personnels de l’ASE et les services policiers et judiciaires a pour base la plus grande économie de moyens des deux grandes institutions : l’ASE a donc repoussé les occasions d’appel à la police et à la justice aux situations notoires et de dangers extrêmes, grignotant peu à peu sur les missions de l’une et de l’autre. Des assistant(e)s ou éducateurs/trices de l’ASE disent cela soit en se plaignant de ces rôles, soit en les revendiquant.

CEDIF : Vous précisez que les assistantes familiales qui dénoncent se retrouvent sans emploi avec des expertises psychiatriques défavorables, les experts sont-ils aussi aux ordres du conseil général ?

Professeur Tarrius : Je rapporte les propos tenus par six assistantes familiales sur une quarantaine qui ont abordé de tels thèmes : ces six-là ne bénéficiaient d’aucun soutien clientélique. Il semble donc que la protection politique du ‘bon parti’, celui qui tient le Conseil Général, libère des craintes d’une telle menace. Avant la menace du passage devant des psychiatres (nous n’en avons pas vérifié la réalité autre que verbale) il y a celle du retrait des enfants confiés, basée sur des critères fortement imprécis : être « trop proche » ou « trop distant » de l’enfant accueilli.

CEDIF : N’y-a-t-il pas là une logique étatique qui produit un faux besoin au profit des intérêts des clientèles politiques ?

Professeur Tarrius : Il y a surtout démission de l’État qui accepte de céder à l’ASE des pans entiers de ses missions régaliennes de police et de justice.

Par exemple lorsque je signale à l’ASE, très tôt dans nos enquêtes, que de jeunes adolescents sous sa responsabilité consomment de la méthamphétamine et qu’elle ne bouge pas, alors je m’adresse à la justice et à la police qui ne bougent pas davantage : la plainte, venue de l’ASE les aurait fait bouger ; c’est donc laisser libre champ à l’ASE. Nous sommes pourtant une équipe connue pour nos travaux sur les trafics de psychotropes agissant dans un cadre public.

CEDIF : Ce phénomène est-il propre aux Pyrénées Orientales ?

Professeur Tarrius : non ; dans les P.O. comme ailleurs les services judiciaires et policiers débordent de travail et ont donc une légitime tendance à s’en remettre à l’ASE ; le problème vient de ce que ce département est particulièrement géré par des milieux politiques clientéliques qui détournent leur protection des enfants au bénéfice des familles d’accueil clientes. 

CEDIF : À combien estimez vous le nombre de placements nécessaires pour faire vivre la clientèle politique du conseil général, quel pourcentage de placements abusifs cela représente-t-il ?

Professeur Tarrius : Dans mon rapport j’envisage cette question comme importante pour la poursuite d’une recherche sur la protection des enfants, mais je signale que notre objet de recherche est la compréhension du rôle de l’ASE dans la facilitation de la diffusion des drogues chimiques répandues par les milieux criminels du Levant espagnol dans les Pyrénées Orientales (voir introduction : problématique du passage de frontières). Donc nous n’avons pas poursuivi nos enquêtes dans ce sens malgré la pertinence de la question. Ce qui, par ailleurs, confère plus d’importance à nos découvertes survenues sans intentions préalables sur l’ASE, que nous n’avions même pas envisagée lors de la formulation de notre projet.

Le social nourrit le social

CEDIF : Pouvez-vous nous expliquer ce concept du « social qui nourrit le social » ?

Professeur Tarrius : Bien des familles ou des personnes, disons quatre sur dix parmi celles approchées, présentent les caractéristiques suivantes : grande pauvreté, trajectoires sociales erratiques, endettements difficilement assumables sans « l’aide ASE », et pour la moitié de celles-ci long passé d’addictions aux psychotropes (ce qui, en projection, donne environ 70 familles…). Ce qui nous a permis d’observer des passages auprès de familles d’accueil de dealers ayant livré les accueillants et « s’occupant » désormais des accueillis. L’aide aux enfants est l’occasion d’abord d’une aide à ces familles, l’enfant étant confié comme une subvention sociale. Il existe une autre cohorte de familles, les « tiers dignes de confiance » qui est beaucoup moins concerné par ces configurations.

CEDIF : On peut donc on dire que l’argent de l’ASE permet de « s’acheter » des familles d’accueils relevant de véritables cas sociaux, congédiables à tous moments en cas « non-fidélité » au système politique local ?

Professeur Tarrius : Ma réponse est « oui ». Mais il faut ajouter : le lien de dépendance devient réciproque, ASE comme familles concernées entrant dans un processus de dépendance réciproque.

Le placement et la pauvreté, une affaire de clientélisme politique

CEDIF : La pauvreté est-elle donc un marché savamment entretenu par la majorité politique locale afin de s’assurer obligés et électeurs et donc de se maintenir lors des élections locales ? 

Professeur Tarrius : Ma réponse est encore « oui ». Depuis 1997 j’envisage le rôle du clientélisme politique dans ce département véritable « laboratoire du social » : d’un clientélisme ‘bon enfant’ de l’appui des élus à tel ou tel jeune pour des mobilités professionnelles, nous sommes passés à la mise en dépendance de populations entières, la composition du conseil municipal de Perpignan étant un exemple, dans les premières années 2000, de ce qu’est un relais clientélique. Le conseil général, lui, au même moment a organisé, la montée de la crise économique aidant, un clientélisme de « contention », de fixation, des populations pauvres dans l’ensemble des villes et villages du département. L’ASE a été et est toujours, un outil privilégié de réalisation de cette stratégie politique. D’autres directions de l’action départementale sont concernées. 

CEDIF : Ce comportement propre à la majorité de gauche du département se retrouve-t-il aussi à droite dans d’autres départements où vous ont conduit vos enquêtes ?

Professeur Tarrius : Je n’ai pas explicitement travaillé sur ce thème, comme je l’explique précédemment. Par contre je peux dire que dans ce département, sous la majorité de droite au conseil général, dans les années 90, des initiatives résolues et apparemment heureuses ont été développées par un duo droite (vice président devenu sénateur)/gauche de conseillers généraux, notamment sur la zone Fenouillèdes. Mais nous n’étions pas sous les mêmes contraintes économiques.

La loi du silence dans les Pyrénées Orientales

CEDIF : Vous parlez de faits cachés, enfouis notamment par intérêt politique, vous faîtes référence en introduction à des exécutifs politico-administratifs locaux avec leur renfort d’experts aux ordres qui y seraient allés de « vos lecteurs ne sont pas prêts à tout savoir … ». Voulez-vous dire que votre travail a été soumis à des pressions précises et fortes  ? 

Professeur Tarrius : Oui, la réaction des responsables de l’ASE aux travaux de mon équipe ont consisté en des tentatives de décrédibilisation par rumeurs, allant jusqu’à une tentative de judiciarisation par le directeur ASE, proche politique du Président du conseil général. Tentatives avortées : le statut de la recherche publique en France est constitutionnellement protégé (préambules des constitutions) dès lors que des professeurs d’université dirigent, dans leur domaine, des investigations : autonomie dans le choix des terrains, liberté de publication. Par ailleurs nous avons été l’objet d’un important soutien local explicite (lettre de félicitations… du Préfet, après lecture du rapport).

CEDIF : Voila qui devrait donc les calmer. Mais, ils sont allés jusqu’à tenté de mettre en cause votre moralité : en évoquant Lucas, vous précisez qu’il fut aussi soumis à des pressions notamment afin de formuler des accusations calomnieuses à votre encontre, quelles conséquences cela aurait-il pu avoir ? 

Professeur Tarrius : Évidemment une digression judiciaire du type « captation d’enfant » aurait interrompu notre travail.

L’ASE a déployé toute sorte de stratégies, dont les pressions sur l’enfant, les menaces par le responsable du groupe d’avocats (9 cooptés…) constitué par le département pour traiter toutes les plaintes des enfants protégés et de leurs familles ! 

Ils m’ont épargné leurs psychiatres (les habituels « experts » sont salariés, par associations ou structures interposées, du conseil général). La ficelle eut été trop grosse.. Tout cela nous a sur-motivés pour poursuivre l’enquête, chaque action à notre égard de l’ASE révélant mieux leur « système » de pouvoir. Dans l’équipe nous avons souvent humoristiquement parlé de nous comme des Marx Brothers d' »une nuit à l’0péra« . Chacun s’accordant pour me conférer l’identité de Groucho. Mais nous savions dès lors que nos méthodes et analyses devaient être plus rigoureusement développées que jamais.

CEDIF : Vous avez visiblement plus d’humour que la triste équipe de l’ASE.

Selon vous ces trafics d’êtres humains et de substances toxiques sont-ils tolérés par les autorités locales, voire pire et cela rentre-t-il dans une logique de business du social ?

Professeur Tarrius : Je ne sais pas répondre clairement à cette question. Cela relèverait d’un tel cynisme. Je crois plutôt à un mixte de perte de vue des finalités de l’action publique, de protection d’intérêts électoraux immédiat, de lâchetés, de résignations (un éducateur nous disait qu’il pensait à la vie économique de sa famille lorsqu’il sentait monter en lui la révolte contre son institution),  etc…

CEDIF : Rien ne saurait nous étonner venant de l’ASE. Mais comment expliquer que les faits que vous décrivez n’ont pas intéressé la justice qui aurait dû enquêter et entrer en condamnation face à la gravité des délits commis par des personnels administratifs et des élus ?

Professeur Tarrius : Comment un procureur, quelle que soit sa bonne volonté, peut-il entrer en conflit avec un exécutif local aussi dominant ?

CEDIF : Comment expliquer encore que la présidente du conseil général des Pyrénées Orientales a pu prendre la tête de l’ONED et du 119 au su des pratiques dans son département ?

Professseur Tarrius : Comme on peut expliquer que la recherche méthodologiquement inacceptable (voir rapport d’enquête) menée par un laboratoire perpignanais sur financement des conseils général et régional sur le dispositif prostitutionnel de La Junquère ait permis la promotion politique nationale d’une élue locale….

J’ajouterai que le rapport dont il est question est gratuitement téléchargeable ici.

CEDIF : Un rapport que nous incitons évidemment tous nos lecteurs à regarder attentivement, nous vous remercions pour toutes ces informations tellement utiles à la compréhension d’un système.